Interdiction du bisphénol A : le combat n’est pas encore gagné

publié le 15 décembre 2011 dans le Nouvelobs

« LE PLUS. Boire de l’eau au goulot d’une bouteille en plastique : un geste qui vous paraît anodin. Pourtant, ce peut être dangereux pour votre santé. Le plastique contient en effet du bisphénol A, un perturbateur endocrinien nocif. Son interdiction vient tout juste d’être votée alors que les risques étaient connus depuis de nombreuses années. Une aberration, comme l’explique Coline Letourmy, ingénieur en nutrition.

En octobre de cette année, une loi a été votée interdisant la fabrication et la commercialisation de contenants alimentaires composés de bisphénol A. Bien que les dangers pour la santé du bisphénol A sont connus depuis les années 90, le principe de précaution semble avoir été ignoré par les agences de sécurité sanitaire pendant toutes ces années. Cette aberration n’est pas sans évoquer le scandale de l’amiante : les dangers liés à l’amiante étaient connus depuis des années, mais combien de temps pour parvenir à son interdiction ?

Petite définition du bisphénol A

Le bisphénol A, de son petit nom BPA et de nom scientifique 2,2-bis(4-hydroxypényl)propane, est un contaminant alimentaire, c’est-à-dire une substance présente dans certains emballages capable de migrer et de contaminer la denrée alimentaire, ce phénomène étant accentué par le chauffage. C’est une substance chimique de synthèse, utilisée depuis plus de 50 ans dans la fabrication de plastiques de type polycarbonate et celles de résines époxydes.

En clair, on en trouve dans des bouteilles en plastiques réutilisables, les gobelets, les ustensiles de cuisine jetables, les récipients pour conserver les aliments, les canettes, boîtes de conserves, les lunettes de soleil, appareils photos, équipements médicaux…

Le BPA permet de rendre le plastique incassable et résistant à des températures comprises entre 40 et 145°C. C’est pour cette raison que la production mondiale de 2006 est estimée à 3.8 millions de tonnes.

En quoi le BPA est-il dangereux ?

Le BPA est un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une molécule interférant avec le système hormonal et donc ayant des effets nocifs sur la santé. Ces effets nocifs sont connus depuis 1996, et ce à des doses 25.000 fois inférieures DJT (dose journalière tolérable), avec les travaux de Frederick Vom Saal, dans une étude parue dans le journal « Toxicology and Industrial Health ».

En 2005, une analyse référençant les 115 études étudiant les effets de faibles doses de BPA sur les animaux a été publiée. Les résultats sont édifiants. Plus de 80% des études montrent des effets négatifs du BPA à faibles doses : altération du système reproducteur des rongeurs et des glandes mammaires des femelles, neurotoxicité, perturbation du système immunitaire, changement du comportement socio-sexuel des animaux, puberté avancée chez les femelles,…

Ces nombreux effets apparaissent après l’exposition fœtale ou néonatale et perdurent pendant le reste de la vie des animaux.

Pourquoi une interdiction si tardive ?

Face à de tels risques, on est alors en mesure de se poser LA question : pourquoi le BPA n’a-t-il donc pas été interdit ?

Tout simplement parce qu’il existe des études, principalement commanditées par l’industrie, démontrant l’innocuité du BPA. Cependant, ces études sont rejetées par les endocrinologues qui les estiment biaisées. En effet, les tests utilisés dans ces études sont des tests standardisés datant des années 50 dont l’application ne convient pas aux perturbateurs endocriniens. Mais comme des tests sont utilisés depuis longtemps, ils sont considérés comme plus fiables par les agences de sécurité sanitaire… même si les résultats sont biaisés.

C’est ainsi que les agences de sécurité sanitaire ont conclu durant des années sur l’innocuité du BPA.

L’EFSA (Autorité Européenne de Sécurité des Aliments) a ainsi fixé en 2006 une DJT (Dose Journalière Tolérable) à hauteur de 0.05mg/kg de poids corporel/jour. La DJT est l’estimation de la quantité d’une substance, exprimée par rapport au poids corporel, qui peut être ingérée quotidiennement pendant toute la durée d’une vie sans risque notable pour la santé.

Suite à l’interdiction au Canada des biberons en plastiques contenant du BPA, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a été saisie afin d’évaluer les risques liés à la migration de BPA contenus dans les biberons en particulier lors du chauffage au micro-ondes. Elle conclut que « les quantités de bisphénol A transférable à l’aliment sont très faibles et restent très inférieures à la valeur maximale de migration retenue par l’EFSA ».

Des tentatives d’apaisement qui s’effondrent

Durant l’année 2010, suite à une polémique grandissante, l’Afssa a tenté à plusieurs reprises de rassurer sur les risques liés au BPA mais revient progressivement sur son avis.

En janvier 2010, l’agence reconnaît pour la première fois des signaux d’alertes suite à la parution d’une nouvelle étude. Des effets subtils ont été observés en particulier sur le comportement de jeunes rats après une exposition in utero et pendant les premiers mois de vie, et ce, à des doses inférieures aux doses sans effet. Toutefois, négligeant le principe de précaution, l’agence conclut juste que d’autres études doivent être menées, en particulier afin d’observer les effets du BPA chez l’homme.

Dans un point d’actualité d’avril 2010, l’Anses affirme que le niveau moyen d’exposition de 1 μg/kg poids corporel/jour est 50 à 100 fois inférieur à la valeur toxicologique de référence (DJT) et considère donc qu’il n’y a pas de raison de modifier les habitudes alimentaires. Cependant, elle préconise un étiquetage systématique sur les récipients et ustensiles ménagers « afin de leur [les consommateurs] permettre d’éviter de les chauffer excessivement pendant trop longtemps et protéger les plus sensibles ». Une réévaluation de la LMS (Limite de Migration Spécifique) fixée par l’EFSA est également recommandée « en s’alignant sur les meilleures technologies actuellement disponibles ». L’agence invite également les industriels à se mobiliser pour trouver des substituts au BPA à usage alimentaire afin de diminuer le niveau d‘exposition de la population.

En juin 2010, la France interdit enfin la fabrication et la commercialisation des biberons contenant du BPA.

Il faudra cependant attendre octobre 2011 pour une loi interdisant le bisphénol A dans tous les contenants alimentaires à partir de 2014 et de 2013 pour les contenants alimentaires de produits destinés aux enfants de moins de 3 ans. Cette interdiction fait suite à un rapport de l’Anses de septembre dernier reconnaissant finalement les effets du BPA sur la santé même à faibles doses.

Il aura donc fallu 15 ans pour parvenir à une interdiction d’une molécule dont les dangers étaient déjà connus.

Mais le combat n’est pas encore gagné : l’EFSA saisi par la Commission Européenne suite aux dernières conclusions de l’Anses a rendu son rapport le 1er décembre dernier. L’agence européenne revient sur les conclusions de l’Anses et « considère[nt] globalement que les informations contenues dans le rapport de l’Anses et relatives aux effets du BPA sur la santé ne justifiaient pas une modification de l’opinion exprimée par le groupe scientifique dans son avis de 2010 sur la sécurité du BPA ».

Des publications démontrant les effets nocifs du bisphénol A à faibles doses apportent cependant régulièrement une nouvelle pierre à l’édifice et devraient à terme conduire à son interdiction dans tous les pays… mais combien d’années faudra-t-il encore ? »

 

Commentaire : Un poison pour la reproduction humaine et animale, chez l’homme comme chez la femme, mais aussi pour le système immunitaire. Le bisphénol A (BPA) est un véritable danger. Sa présence dans la vie quotidienne en est d’autant plus menaçante que son danger était jusque là hors de tout soupçon. C’est un pas de côté considérable : comment à présent arrêter toute utilisation du BPA sans abandonner un certain mode de vie ? On le trouve en effet partout, il ne faut pas espérer pouvoir l’éviter facilement. La science a alors une influence certaine sur les comportements humains.
Mais la population est obligée de s’en remettre aux autorités, qui seules ont le pouvoir de juger et de prendre une décision. La science, quant à elle, rend uniquement compte de ses observations qu’elle tente de réaliser de la manière la plus précise possible. Se peut-il que ses observations soient rendues trop tard ? Peut-elle est arrêtée ou ignorée par les autorités ? Beaucoup de facteurs externes font partie de la composition de l’action. La production de BPA, de plusieurs millions de tonnes chaque année, a une influence importante. La science s’allie alors avec la politique et cultivent une relation interdépendante, mais il ne faut également ici pas oublier l’économie dont le rôle n’est pas négligeable ! 

 

 

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